Nécessité fait loi
Je me souviens très nettement la fois où je suis tombé nez à nez avec cette couverture et ce titre, placardés en gigantesque sur une affiche 4x3 dans le métro. Au début, j’ai cru à une blague. Et puis renseignement pris, non : ce livre existait vraiment. L’auteur est même confirmée, mature, apparemment réputée. Visiblement, quelque part dans le monde il y a des gens qui attendent Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi pour savoir s’il est à la hauteur de son prédécesseur : Les yeux jaunes des crocodiles. Visiblement il y a des lecteurs pour qui ces titres ne sont pas rédhibitoires, qui ne leur font pas rebrousser chemin, alors même qu’ils semblent être faits pour leur crier : « je suis absolument facultatif et dispensable, je ne vaux vraiment pas la peine d’être lu ».
Pourtant, il est clair qu'un livre qui s’appelle Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi ne peut en aucun cas être bon. C’est rigoureusement impossible. Et celui qui choisit un tel titre annonce cartes sur table qu’il aurait tout aussi bien pu aller à la pêche plutôt que d’écrire. Les écureuils. de Central Park. Sont tristes. Le lundi. On jurerait que ça sort d'un algorithme aléatoire qui a juxtaposé ces mots les uns à côté des autres tout à fait au hasard, comme ce que l'on peut faire grâce à cette merveilleuse petite application web :
C’est bien embêtant, qu’à première vue un livre ait la même apparence qu’une œuvre littéraire. Parce qu’il y a des gens qui écrivent des livres comme ça, facultatifs, pour s’amuser, lesquels livres viennent se glisser parmi les autres : ceux qu’il faut vraiment lire. Au bout d’un moment, tout est mélangé, cela créé des quiproquos et il est bien difficile de s’y retrouver. A l’heure où l’édition est foisonnante, où les étales de librairie sont une jungle perpétuellement renouvelée, où tout est encensé avec le même enthousiasme avant de disparaître dans l’oubli, il est utile de poser des repères, d’établir une méthode discriminante pour s’aider à faire le tri.
Je suis un jour tombé sur cette phrase (impossible de me rappeler l’auteur ni la formulation exacte) :
Voici la règle d’or, l’étoile du berger, le principe absolu pour y voir clair et ne pas lire en vain : la Nécessité. Je ne vais pas me forcer à lire, car lire est exigeant. Nous n’avons pas toute la vie pour lire, et toute la vie ne suffirait pas à simplement faire le tour de la littérature incontournable, à connaître ses « classiques ». Notre temps de lecture est compté, nous ne pouvons nous permettre de le perdre dans la nouveauté, le futile, l’amusant… Notre temps de lecture est compté : permettez qu’on ne l’accorde pas à la légère ! Pourquoi offrirais-je mon attention et mon espoir à quelqu’un qui a écrit « comme ça », pour passer le temps, pour faire le beau, ou même pour « faire un roman réussi », ou parce que c’est son métier ! Foin des écrivains du joli et du plaisant ! Foin des artistes de l’écrit ! Ou de ceux pour qui « exprimer son émotion » constitue déjà une œuvre en soi. Et si l’on veut s’accorder des pauses de lecture non-essentielle, il y a suffisamment de presse, de magazines, de sites et de blogs à parcourir toute la semaine pour ne pas avoir à se farcir un livre ! En matière de livres, nous ne laissons leur chance qu’aux œuvres nécessaires !
« Je ne vais pas me forcer à lire ce qu’on n’a pas été contraint d’écrire »
Voici la règle d’or, l’étoile du berger, le principe absolu pour y voir clair et ne pas lire en vain : la Nécessité. Je ne vais pas me forcer à lire, car lire est exigeant. Nous n’avons pas toute la vie pour lire, et toute la vie ne suffirait pas à simplement faire le tour de la littérature incontournable, à connaître ses « classiques ». Notre temps de lecture est compté, nous ne pouvons nous permettre de le perdre dans la nouveauté, le futile, l’amusant… Notre temps de lecture est compté : permettez qu’on ne l’accorde pas à la légère ! Pourquoi offrirais-je mon attention et mon espoir à quelqu’un qui a écrit « comme ça », pour passer le temps, pour faire le beau, ou même pour « faire un roman réussi », ou parce que c’est son métier ! Foin des écrivains du joli et du plaisant ! Foin des artistes de l’écrit ! Ou de ceux pour qui « exprimer son émotion » constitue déjà une œuvre en soi. Et si l’on veut s’accorder des pauses de lecture non-essentielle, il y a suffisamment de presse, de magazines, de sites et de blogs à parcourir toute la semaine pour ne pas avoir à se farcir un livre ! En matière de livres, nous ne laissons leur chance qu’aux œuvres nécessaires !
Les œuvres nécessaires, ce sont celles-là seules qui contiennent quelque chose de vrai, qui disent quelque chose. Pas seulement celles qui recèlent un savoir, une technicité philosophique ou intellectuelle, pas seulement les monuments de la pensée : la vérité d’un livre n’est pas théorique ou scientifique. Ce peut être simplement la mise en scène d’un moment vrai, entier, un livre simple, libre. Les œuvres nécessaires, ce sont celles que l’auteur n’a pas eu le choix d’écrire : il n’a pas écrit en bricolant, en réfléchissant aux artifices, aux « effets spéciaux »… Il n’a pas écrit pour faire rire ou pleurer. Il a écrit pour se débarrasser d’un poids. Il a écrit au prix d’une certaine douleur.
Et ce n’est pas faire cas du seul art torturé : la douleur en question peut être plus ou moins exprimée, lancinante ou aiguë, se décliner dans les nuances, se faire mélancolie, manque, désarroi… Elle ne se retrouve pas forcément littéralement dans l’œuvre, elle est simplement palpable, elle est avant tout celle de l’écrivain. On le sent tout de suite, quand l’œuvre a été écrite par nécessité, pour dire quelque chose, et qu’elle vient augmenter notre propre vie, ou quand ce n’est qu’un livre, écrit pour écrire. La nécessité est ce qui distingue le propos véritablement profond et empreint de vérité. La nécessité est ce qui fait la différence entre l’artiste qui livre un morceau vivant d’humanité, et le simple artisan astucieux à la Tarantino : habile à créer un beau petit objet qui fonctionne, mais qui restera toujours au seuil du chef d’œuvre. Ceux-là sont simplement des gens talentueux, qui exécutent leur numéro de petit singe. Il leur manque un quelque chose d’impérieux. Il leur manque le sens.
Et ce n’est pas faire cas du seul art torturé : la douleur en question peut être plus ou moins exprimée, lancinante ou aiguë, se décliner dans les nuances, se faire mélancolie, manque, désarroi… Elle ne se retrouve pas forcément littéralement dans l’œuvre, elle est simplement palpable, elle est avant tout celle de l’écrivain. On le sent tout de suite, quand l’œuvre a été écrite par nécessité, pour dire quelque chose, et qu’elle vient augmenter notre propre vie, ou quand ce n’est qu’un livre, écrit pour écrire. La nécessité est ce qui distingue le propos véritablement profond et empreint de vérité. La nécessité est ce qui fait la différence entre l’artiste qui livre un morceau vivant d’humanité, et le simple artisan astucieux à la Tarantino : habile à créer un beau petit objet qui fonctionne, mais qui restera toujours au seuil du chef d’œuvre. Ceux-là sont simplement des gens talentueux, qui exécutent leur numéro de petit singe. Il leur manque un quelque chose d’impérieux. Il leur manque le sens.
Evidemment, la meilleure garantie en matière d’œuvres nécessaires, pour ne pas se tromper, c’est de taper dans les grands auteurs classiques : ils sont « classiques » justement parce que la nécessité de leur message s'impose à tous les hommes et toutes les époques. Mais, me dira-t-on, ce n’est pas comme ça qu’on va soutenir les talents littéraires d’aujourd’hui et de demain… Certes. Mais qui vous a demandé de le faire ?

0 commentaires: